Étiquette : connard.pro

  • Alors que je binge-postulais à des offres d’emploi randoms sur LinkedIn et WelcomeToTheJungle, voilà-t-y pas que je reçois un appel d’Ex-Collègue Digiprout.

    Je sais pas pourquoi son nom est « Digiprout ». On s’en fout, puisque je me suis fait lourder de chez Toyrrid···.

    Il appelait pour régler une dernière digitalerie administrative. C’est comme une paperasserie administrative, mais dématérialisée, donc une digitalerie. Et tant pis si au départ, « digital » signifie « doigt » et non pas « trucs d’informatique ». Muni de ce rappel sémantique que je viens de vous faire, je vous laisse imaginer une possible justification au nom « Digiprout ».

    Or donc, ce monsieur en profite pour mentionner son activité parallèle : conseiller en gestion de patrimoine. Il me propose d’assister à une petite réunion de présentation, à destination de potentielles recrues. Il ajoute que cette activité devient progressivement son activité principale et qu’il est en train de « changer de vie ». Étant quelque peu désœuvré, j’accepte. Au minimum, ça me fera une action que je pourrai déclarer sur le site de France Travail.

    Le sachiez-vous ? Lorsque vous êtes au chômage, vous devez lister toutes vos actions de recherche d’emploi à France Travail, afin de justifier que vous n’êtes pas un·e glandu·e. Heureusement, c’est assez informel et on peut mettre plein de trucs : élaboration de CV, formation, prise de contact, relance de candidature, etc.

    Il y a quand même quelques petits mystères dans leur interface, notamment les sous-catégories de certaines actions.

    Dans plusieurs catégories d’actions (candidature spontanée, recherche d’offre d’emploi, relance des recruteurs, entretien d’embauche, etc.), vous avez différentes sous-catégories, dont une intitulée « par un autre moyen » et une autre intitulée « moyen à définir ». Quelle serait la différence entre les deux ? Mystère…

    Présentation

    Le jour dit, je débarque dans la salle de réunion Microsoft-Teams. On y trouve des gens comme moi venu assister à la présentation, Conseiller Pipeau le leader, Ex-Collègue Digiprout, sa mentore Conseillère Gêne-Érique et d’autres zigue·e·s que je ne connais pas.

    Conseiller Pipeau pitche son speech. Je relève les citations bullshito-humoristiques :

    • « On fait 30% de croissance par an. »
    • « C’est pas des ventes one-shot. Nous, on fait de la qualité. »
    • « Pallier à »
    • « 1 conseiller sur 4 était client avant. »
    • « On a une qualité d’écoute que personne n’a sur le marché. »
    • « Je suis quelqu’un qui n’aime pas être limité par les plafonds de verre. »
    • « Les impôts… »
    • « Je dirige une équipe, mais j’évite le mot ‘manager’. Mes collaborateurs, je les appelle des ‘collaborateurs’. »
    • « Je me fais arnaquer par les retraites, je suis en train de donner mon argent à la génération précédente. »

    Et quand t’auras l’âge de la retraite, tu vas nous baver quoi, ducon, que « les jeunes de maintenant, ils respectent plus rien » ?

    Ensuite, Conseiller Pipeau nous explique qu’il apprécie vraiment la compagnie de ses collêgue·e·s/collabo·e·s, à tel point qu’il part en vacances avec, de son plein gré. Citation : « On est allé dans un super hôtel. Désolé pour l’écologie, mais on a fait du 4×4 dans le désert, c’était trop cool. »

    À ce stade de la présentation, je ne sais toujours pas en quoi consiste le conseil en gestion de patrimoine, ni les actions concrètes correspondant à ce travail.

    Viennent ensuite les témoignages de personnes ayant embrassé ce métier, à plein temps ou partiellement. On peut avancer à son rythme dans cette bonheuresque voie qu’est la leur et qui pourrait être la mienne.

    C’est assez troublant de constater que les métiers d’origine de ces personnes sont très disparates, comme si l’ensemble de l’humanité pouvait potentiellement se convertir vers la gestion de patrimoine. Nous avons :

    • une clowne d’entreprise,
    • un graphiste spécialisé dans la retouche photoshop de dick pics et vagina pics,
    • une podologue ayant pour activité parallèle la vente de poudre de parmesan,
    • une blaguinaire, dont le métier consiste à insérer des histoires drôles dans les licences d’utilisation des logiciels, pour voir si quelqu’un les lit,
    • un ratiseur, qui infecte des lieux pour donner du travail aux entreprises de dératisation,
    • Un placeur de symboles en hauteur dans les chambres d’hôpitaux pour détecter les Near Death Experiences (voir cet article),
    • un·e ingêneur·se (transgenre, d’où son métier écrit sous la forme inclusive alors que c’est une seule personne).
    Cliquez sur l’image pour découvrir le métier des ingêneur·se·s.

    Ces témoignages apportent eux aussi leur lot de bullshitting :

    • « Cette opportunité professionnelle a littérallement changé ma vie. »
    • « 3 jours par semaine, j’arrête de bosser à 16h, pour être avec mes enfants. »
    • « Moi, dans une vie passée professionnelle, je… »
    • « J’aime voyager, mais ça prend du temps et de l’argent. Aujourd’hui j’ai les deux. »
    • « Je ne trouvais pas de modèle à ma mesure me permettant de libérer le potentiel en moi. »
    • « Avant, j’avais un chef qui ne comprenait pas ce que je faisais mais qui m’expliquait comment le faire mieux. »
    • « Cette ambition de découvrir autre chose qui pourrait changer notre vie. »

    Je ne sais toujours pas en quoi consiste le conseil en gestion de patrimoine, mais je me surprends à rêver devenir comme ces gens : du temps libre que je pourrais utiliser pour mes projets, de la tranquilité financière, un monde de possibilités, … Le tout semble très accessible, puisqu’on peut commencer progressivement tout en ayant d’autres activités à côtés (même si là, moi, j’en n’ai pas).

    Ensuite, vidéo de présentation avec d’autres témoignages. Je vous fais pas le détail, relisez les deux énumérations précédentes, ça résume pareil.

    Conseiller Pipeau nous explique qu’il est possible de faire du conseil directement soi-même, ou de gérer une équipe qui conseille, sur qui on perçoit des commissions. En général, on commence par le conseil direct pour aller progressivement vers la gestion d’équipe.

    Une personne de l’assistance fait la remarque que si les bénéfices dégagés finissent en commission dans la poche de la personne qui nous gère, c’est pas très encourageant. Conseiller Pipeau s’empresse de dire que le pourcentage de commission est très faible.

    Un énorme mot clignote en rouge fluorescent dans mon cerveau :

    Réflexions

    Fin de la réunion, au-revoir général. J’enchaîne sur la réunion informelle de debrief-feedback, avec Ex-Collègue Digiprout et Conseillère Gêne-Érique.

    Je leur fait part de mon étrange sensation que ça me semble trop beau pour être vrai. Conseillère Gêne-Érique me demande : « et si c’était vraiment exactement comme on a dit, tu réagirais comment ? ». Je lui retourne une réponse générique.

    Je pose les questions qui me turlupinent depuis le début de cette mascarade. C’est quoi votre travail ? Concrètement, vous faites quoi au quotidien ? Comment vous trouvez vos clients ? Vous leur vendez quoi ?

    Conseillère Gêne-Érique m’explique que son premier client était un ami d’enfance qui ne pouvait économiser que 12,5 euros par mois. Elle lui a proposé un tout petit placement simple mais efficace. Pour finir, elle précise que cette première action a eu lieu il y a plus de 5 ans et qu’elle est toujours amie avec cet ami d’enfance. J’ignore si cette précision est anodine pour elle, ou si elle s’est sentie obligée de me la donner, comme si elle aurait pu se fâcher avec cet ami pour une raison ou une autre.

    Je n’arrive toujours pas à déterminer si leur bazar constitue un métier légitime avec des impacts normaux sur le monde et l’humanité, ou si c’est une gigantesque arnaque. Ex-collègue Digiprout me demande si je suis interessé et si je veux continuer. Je n’ose pas lui hurler au visage que tout ça me semble terriblement douteux. Je réponds évasivement que je ne suis pas sûr d’être capable d’exercer ce métier.

    Conseillère Gêne-Érique m’indique que je peux prendre le temps de la réflexion, il n’y a aucune urgence. Elle me répète qu’il est possible de commencer progressivement. Comme je suis au chômage, elle ajoute une astuce spéciale pour moi : les bénéfices que je ferais peuvent être placés sur un compte bloqué, afin que je n’ai pas à les déclarer tout de suite et que je puisse toucher l’intégralité de mon chômage. Cette astuce est bien évidemment légale, mais est-elle morale ? À vous de décider.

    Elle termine en m’informant que la prochaine étape, si je le souhaite, serait d’assister à une réunion de formation « aux produits qu’on vend », en visio. La prochaine session est dans pas très longtemps. Faudrait juste payer 5 euros pour couvrir les frais, mais bon, ça va.

    Cette petite somme à payer déclenche une autre alerte dans mon cerveau, celle de l’arnaque du « gourou-exorciste-marabout ».

    Explication : un gourou-exorciste-marabout vous propose une solution miracle à l’un de vos problèmes. Il faut payer, mais c’est satisfait ou remboursé. Vous payez. Ça marche pas. Le gourou-truc vous explique que le rituel qu’il a effectué a tout de même permis de préparer le terrain pour régler définitivement votre problème. Il suffit maintenant d’un second rituel, impliquant une seconde contribution. Vous avez envie de payer, sinon, ce serait reconnaître que le premier paiement ne vous a rien apporté. Et ainsi de suite. Plus vous payez, plus vous avez envie de payer, car ça semblerait totalement absurde que tout ce que vous avez déjà fait n’ait servi à rien.

    Précision : ça marche aussi lorsque c’est une femme qui effectue l’arnaque, mais j’avoue ne pas savoir comment je pourrais inclusivifier le nom du métier : « gourou·e-exorciste-marabout·e » ? « gourou-exorciste-marabout/gouroutte-exorcistesse-maraboutière » ? « gourexorçaraboutiste » ?

    Les religions officielles fonctionnent également sur ce principe du « je peux quand même pas avoir fait tout ça pour rien ». La promesse annoncée étant le paradis, le valhalla, 70 vierges ou tout autre chose que vous désirez.

    Les anges déchu·e·s du paradis que l’on vous a promis se crashent parfois dans la neige.

    Décision

    Quelques jours plus tard, je rappelle Ex-Collègue Digiprout et lui pipeaute un refus poli et nuancé : « c’est pas mon truc, je suis pas sûr d’avoir envie de faire ça, je préfère rester dans mon métier initial, peut-être que je te recontacterais dans 6 mois si je suis vraiment désespéré et toujours au chômage ».

    Il me répond que c’est ok pour lui. Il en profite pour me glisser ces produits du moment, qui étaient déjà bien meilleurs que le livret A avant même que celui-ci soit rabaissé à 1,5%. Il mentionne un placement à 9% qui est du « quasi sans risque ». J’aime bien la subtile présence du mot « quasi ».

    Je le remercie pour son temps et sa disponibilité, puis je coupe la communication.

    Tant pis, je resterai pauvre toute ma vie et je ne ferais pas de 4×4 dans le désert tout en profitant de 30 heures par jour de temps libre.

    Alors qu’il y a tellement de choses bien dans les 4×4 / SUV. Ici : Andrea-Gonzalez-2106.